Sur l'islamisme modéré1

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Mes chers amis

Si j'avais à résumer en une seule phrase l'essentiel de ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, je le résumerais ainsi:

tenter d'arrêter l'intégrisme à l'aide d'un discours religieux modéré est la plus grande erreur qu'on puisse commettre, erreur encore plus impardonnable s'il vient des femmes.

Je sais que cela va à l'encontre des idées reçues, je vais donc essayer d'argumenter mon point de vue. Depuis la victoire de la révolution iranienne qui a mis les intégristes au pouvoir, leur offrant non seulement moyens, bases, stature internationale, mais surtout l'espoir confirmé que la réalisation du rêve intégriste est possible; depuis la création de ce que les intégristes eux-mêmes appellent "le gouvernement de Dieu sur terre", la majorité des musulmans de bonne volonté, ceux qui veulent barrer la route au fanatisme sans pour autant écorner l'islam, ont choisi de s'exprimer dans le cadre d'un discours religieux modéré. Ils sont persuadés d'adopter ainsi un discours pragmatique et réaliste, et ils le disent à qui veut l'entendre. Ils espèrent ainsi manœuvrer avec une plus grande facilité, contrer l'adversaire sur son propre terrain et même le soumettre en usant de ses propres armes. Ils vous donnent l'impression d'avoir une confiance en soi illimitée mais il me semble que cette impression première cache leur indétermination et même une certaine appréhension devant leur adversaire; devant un adversaire qui, lui, use en toute assurance de ses moyens.

Mais leurs arguments méritent examen, j'essayerai donc de les passer en revue.

Celles et ceux qui prônent une attitude si conciliante devant l'intégrisme disent qu'ils veulent éviter ainsi un affrontement direct et diminuer les risques d'un face-à-face trop violent. Ils ont l'air si réaliste en développant cet argument qu'on oublie d'habitude de leur demander s'ils croient être les seuls à décider du cours des événements. Leur pragmatisme aurait été très à propos s'ils n'avaient pas d'adversaires, mais dans ce cas il n'y aurait pas eu de conflit. Ils oublient qu'ils sont autant soumis à la conduite de leurs adversaires qu'ils le sont à la leur. Si les intégristes ont choisi d'éradiquer — coûte que coûte — le résultat d'années de labeur et de lutte pour la modernisation au sein des pays musulmans, personne ne pourra se contenter de les blâmer avec une bienveillance paternaliste, en leur rappelant les règles de bienséance et de tolérance coutumières. L'intégrisme n'est pas un problème de mœurs et de manières, c'est une idéologie politico-religieuse et qui doit être combattue comme telle.

Les pragmatistes prétendent que se montrer intraitable face à l'intégrisme revient à faire monter la violence, tandis qu'il faut calmer le jeu pour arriver à une solution. D'ailleurs qui souhaiterait une flambée de violence? Il faudrait être fou pour la désirer. Mais il faudrait être encore plus fou pour oublier cette simple vérité jadis formulée par un grand penseur: celui qui attaque est toujours pacifiste, cédez-lui ce qu'il désire et il n'y aura ni guerre ni violence.

Parfois ce sont les séquelles d'un affrontement trop dur qui vous sont décrites, la haine durable entre les hommes, des familles déchirées, des plaies qui mettront peut-être des générations pour se refermer. Tout cela est bien vrai, il n'y a rien de plus dur et de plus désagréable qu'une guerre civile, tout ceux qui ont eu une telle expérience vous le diront. Mais il faut se demander si en perdant une guerre on peut éviter ses séquelles. Personnellement je ne le crois pas, une fois l'épreuve commencée les séquelles seront au bout du chemin, quoi qu'il arrive, d'ailleurs c'est la seule chose qu'on puisse garantir dans un affrontement de ce genre. Ne pensons pas que nous pourrons éviter un affrontement déclenché contre notre gré, ni que nous souffrirons moins en le perdant.

D'autres fois on nous dit qu'il faut adopter un discours islamique modéré pour ne pas choquer les croyants, ceux qui n'ont rien à voir avec l'intégrisme mais qui tiennent à leurs convictions religieuses car c'est ce qu'ils ont de plus intime et de plus précieux. Là aussi nous sommes en présence d'un argument de poids qui a toutes les apparences de la bonne volonté et du respect des autres.

Mais il faut encore poser une question à ceux qui défendent un tel point de vue. Qu'est-ce qui leur permet de dire que d'adopter un discours laïc pourrait choquer les croyants? D'où tiennent-ils cette idée si ce n'est de la bouche des intégristes, de ces mêmes intégristes qui dénoncent la laïcité comme synonyme d'irréligion, ceux qui décrivent la démocratie comme le règne, non seulement de l'incroyance, mais aussi de la dissolution des mœurs qui devrait la suivre. Accepter à mettre une sourdine au discours laïc, c'est accepter de sa propre initiative les cadres que les intégristes essayent d'imposer à l'expression de toute pensée. Au fond cela revient non seulement à légitimer chez ses adversaires une utilisation idéologique de la religion, mais qui plus est à s'adonner à la même perversion. Si nous dénonçons chez les intégristes un détournement de la religion à des fins politiques et séculières, de quel droit pouvons-nous faire de même? Sur quelle base pourrons-nous utiliser la religion pour justifier un projet politique, aussi louable soit-il? La différence entre les démocrates et les intégristes vient avant tout de leurs projets politiques respectifs: s'ils se mettent à user et abuser de la religion, qui prendrait plus facilement le dessus? Ceux qui prônent l'émancipation de la femme, la liberté d'expression — là je pense particulièrement au cas Rushdie — le respect de la conscience d'autrui, ou ceux qui n'ont pour mot d'ordre que le retour à la charia?

Dans la situation actuelle, le choix qui s'impose aux musulmans est extrêmement simple: ou bien la loi civile et démocratique ou bien la loi divine. Contrairement aux souhaits des belles âmes et de ceux qui recherchent par-dessus tout le compromis, il n'y a pas de moyen terme dans ce choix. Nous ne nous trouvons pas dans un de ces conflits quotidiens où chacun peut et même doit céder un peu pour que le conflit soit résolu et que tous puissent retourner tranquillement à leurs occupations. Le propre d'un choix qui porte sur les principes, c'est qu'il ne souffre pas de compromis. On peut se laisser aller, mais au prix d'une défaite inéluctable. Il nous faut garder à tout moment à l'esprit que la démocratie n'est pas un quelconque extrémisme diluée selon le goût du jour, elle a ses propres principes et ne peut les changer sous peine de corruption. Pendant un temps on voulait nous faire croire que le régime stalinien pourras se modérer et se transformer en une sorte de démocratie d'un genre nouveau. Hier on voulait nous faire croire à une évolution et à une souplesse de plus en plus grande du régime iranien qui aurait été en train de se changer en quelque chose de tolérable pour ceux qui le subissent. Aujourd'hui c'est le tour de l'intégrisme en général, on sous-entend qu'il y a quelque part un point commun entre l'intégrisme et la démocratie et le problème technique c'est de le trouver. Je ne pense pas qu'un tel point existe, la démocratie a ses propres caractéristiques et on ne peut la réduire à un compromis de circonstance qui aurait pour but de sauvegarder à n'importe quel prix la paix sociale.

Au fond il me semble que les intégristes ont saisi ce point beaucoup mieux que la plupart des démocrates, ils l'ont d'ailleurs formulé en termes assez clairs. Ils crient à qui veut l'entendre l'incompatibilité entre la loi démocratique et la loi religieuse, en agrémentant leur discours d'un mépris on ne peut plus radical à l'égard de la démocratie. Ce faisant ils tablent sur la peur de leurs adversaires, peur devant le poids de certaines coutumes et devant le sacré. Ils tracent d'autorité les cadres du conflit et laissent leurs adversaires face à leurs responsabilités. Malheureusement peu de ces adversaires veulent poser le problème dans les termes adéquats et prendre ces responsabilités. Je voudrais tout simplement signaler que pour être à la hauteur du défi historique qui se présente aux musulmans, il faudrait commencer par regarder la réalité en face. Reculer devant cette tâche primordiale mettrait les démocrates en contradiction avec eux-mêmes et les empêcherait de se mesurer à leurs adversaires. Les intégristes tirent en grande partie leur force et leur conviction du fait qu'ils sont tout à fait conscients de la contradiction radicale entre leurs valeurs et celles de la démocratie. Tant que nous ne serons pas aussi conscients qu'eux de la position où nous nous trouvons, nos chances de victoire seront des plus minces. Au fond comment pourrait-on vaincre un ennemi qu'on se refuse de définir comme tel mais qui lui vous considère comme son ennemi mortel?

Tout ce que j'ai avancé jusqu'ici sur l'inutilité et surtout les dangers de l'adoption d'un discours religieux modéré, dans la lutte contre l'intégrisme, sur l'incompatibilité de la loi démocratique et de la charia, ainsi que sur l'urgence d'opérer un choix entre ces deux, s'applique plus que tout et avant tout à la question des femmes. Je ne veux pas dire que les hommes auront une vie particulièrement agréable, ils auront bien sûr certains droits en plus, mais auront autant de liberté politiquele que les femmes, c'est-à-dire rien.

Il est beaucoup plus dangereux pour les femmes, encore plus que pour les hommes, de se laisser aller à un recyclage des arguments religieux, à jouer à l'apprenti canoniste, à se référer à l'exemple des femmes du prophète et que sais-je encore, à s'appuyer sur tel ou tel exemple historique marginal, pour contrecarrer les arguments de ceux qui leur promettent la servitude.

Sous un gouvernement s'inspirant de la charia — qu'il soit intégriste ou pas — et j'insiste là-dessus, la condition des femmes est exposée à une très nette régression. Certaines n'arrivent pas à se faire une idée précise de ce qui les attend dans un tel cas, ou peut-être se voilent-elles la face dans l'attente que le voile leur soit imposé. C'est à elles, à celles qui ont encore des doutes que je m'adresse, à celles qui pensent qu'il est impossible d'imposer une telle régression aux femmes. Étant moi-même iranienne et ayant été le témoin de la mise au pas des femmes iraniennes, c'est en connaissance de cause que je m'exprime. À ce propos je voudrais attirer votre attention sur quelques faits, dont vous pourrez facilement trouver les parallèles dans d'autres pays exposés aujourd'hui au danger intégriste. L'Iran, comme les autres pays à majorité musulmane a connu une vague de modernisation depuis le siècle dernier, une modernisation qui a pris un tour autoritaire au cours du présent siècle. Malheureusement et après des épisodes dont je vous épargne le détail, la lutte contre le pouvoir autoritaire des Pahlavis prit un tour radical et anti moderniste. Le climat intellectuel des années qui menèrent à la révolution de 1979 était particulièrement imprégné de deux modes intellectuelles: le tiers mondisme et le culturalisme. Les élites de l'ancien régime, les classes moyennes, les étudiants et en gros l'ensemble de la société urbaine partageait ces idées qui franchissaient les barrières des antagonismes politiques. Le discours traditionaliste et la pensée archaïque de Khomeyni se présentèrent au bon moment pour se plaquer sur la pensée ambiante et exprimer l'opposition au gouvernement du Shah. Les nombreux Iraniens qui acceptèrent de suivre Khomeyni et d'adopter ses mots d'ordres doutaient fort peu qu'ainsi ils marchaient inévitablement vers la perte préalable des libertés qu'ils comptaient acquérir. Ce fut une expérience bizarre de voir un peuple entier faire une sorte de révolution fasciste sans s'en rendre compte. Les voix qui s'élevèrent contre ce dérapage furent très peu nombreuses et je tire quelques vanités d'avoir figuré parmi eux. Mais de toute façon ces voix restèrent sans écho. A mon avis ce qui contribua le plus à cet aveuglement fut la haine du régime des Pahlavis, régime qui malgré son caractère autoritaire et d'autres traits fort critiquables, avait permis l'émancipation des femmes. Le nombre des femmes participant aux manifestations révolutionnaires, adoptant le voile pour exprimer leur opposition au régime du Shah et leur soutien à la révolution, montre bien jusqu'où pouvait aller cet aveuglement.

Mais ce qui aidait à l'aveuglement des femmes iraniennes était sûrement le fait qu'elles étaient persuadées qu'un retour aux préceptes archaïques de l'islam était impossible. Le soutien sans faille de nombreuses femmes à la révolution ne venait pas du fait qu'elles étaient impatientes de perdre les droits qu'elles avaient obtenu au cours de ce siècle, mais du fait qu'elles pensaient qu'un tel retrait était sur le fond impossible. Tout ceci était devenu si évident, si quotidien, tout allait tellement de soi que personne ne voulait admettre l'existence du risque de les perdre dans une république islamique. En plus il ne manquait jamais quelque bienveillant révolutionnaire pour vous faire remarquer qu'il faut sauvegarder à tout prix l'unanimité derrière Khomeyni, sous risque de voir la révolution échouer. Le résultat de tout ce raisonnement aberrant fut la prise de pouvoir par Khomeyni qui, après avoir pris le temps nécessaire pour consolider son pouvoir, imposa ses vues à la société, notamment en ce qui concernait les femmes — et vous connaissez la suite.

Je voudrais conclure avec quelques mots à l'adresse de nos hôtes français.

Depuis le début de la vague intégriste, différents discours essayent de cerner ce phénomène et d'analyser ce fléau qui touche les pays musulmans. Ce que je voudrais vous rappeler, au risque de passer pour plus naïve que je ne le suis, c'est qu'un pays musulman est tout simplement un pays où la majorité de la population est musulmane. Le problème de l'intégrisme est posé aux "musulmans", pas exclusivement aux "pays musulmans". Les autres pays sont concernés de deux façons. D'abord à cause des musulmans qu'ils abritent en leur sein, ensuite à cause de la pression des rapports qu'ils entretiennent avec des pays ouvertement islamistes comme l'Iran ou para-islamistes comme l'Arabie Saoudite. Dans les deux cas ils sont amenés à faire des concessions aux islamistes, en pensant — à tort — que l'islamisme est le problème du voisin et même d'un lointain voisin; ensuite en entretenant la fiction d'un islamisme modéré, fiction à usage journalistique et diplomatique.

Je tiens d'abord souligner que la fracture créée par l'islamisme passe à travers les musulmans du monde entier, où qu'ils se trouvent. Le recrutement ne se fait pas uniquement dans les banlieues d'Alger, les faubourgs de Beyrouth ou les mosquées de Karachi; mais aussi bien en Allemagne, en Angleterre ou en France. Aucun pays ne peut s'estimer à l'écart de ce danger, par le simple fait qu'il n'est pas classé par les spécialistes parmi les "pays musulmans".

Les Français daignent depuis quelque temps prendre en compte le danger que l'islamisme leur fait courir à eux. D'abord et surtout à cause des événements algériens et les risques du déversement d'un flot d'immigrés à la suite d'une victoire intégriste en Algérie. Mais aussi à cause des récents attentats.

Mais cette fascination devant des événements ou des conjonctures de caractère spectaculaire ne suffit peut-être pas dans le cas du danger qui nous préoccupe tous. Il faudrait se montrer plus vigilant à l'égard de l'intégrisme au quotidien. Je me contenterai de deux allusions, en évitant de m'attarder.

D'abord le problème de Rushdie, qui est devenu malgré lui le symbole vivant de la liberté d'expression; mais en même temps la preuve du fait que l'islamisme peut, sinon dicter sa loi, du moins porter des coups aux domaines les plus sacrés de la vie intellectuelle en Occident même.

Enfin le problème du voile qui pose la question de la laïcité en France même et défraie régulièrement les chroniques mais devant lequel aucune position ferme et homogène n'a été adoptée.

Tant qu'il n'y aura pas une volonté ferme pour s'opposer à la pression des islamistes, elle ne s'arrêtera pas. J'ajouterai à titre anecdotique le cas de la maison Chanel, qui, devant l'opposition d'un mollah indonésien — ou ce qui en tient lieu — s'est empressée de retirer de sa collection une robe controversée; robe qui aurait porté, en guise d'ornement, une sourate du coran. Sourate invisible à Paris mais visible depuis l'Asie du Sud-Est! D'une main on voile les lycéennes et de l'autre on retire la robe des top models! Je vous conseille de ne pas vous laisser charmer par ces tours.

1 Discours prononcé en avril 1996 au palais du Luxembourg.