Journalisme au rabais1

Je ne suis pas une lectrice assidue de votre mensuel, ce qui explique que j'ai pris connaissance un peu tardivement de l'article intitulé "Des femmes iraniennes contre le clergé". Je vous écris néanmoins pour vous rappeler quelques simples vérités, tout en ayant le pressentiment que leur prise en compte ne fait pas partie de la ligne éditoriale de votre mensuel.

L'ensemble de l'article de votre "envoyée spéciale" est basé sur une supercherie bien connue des Iraniens depuis l'avènement de M. Rafsandjani: celle qui consiste à maquiller la rivalité des clans à Téhéran en une lutte entre un islamisme modéré et un islamisme dur. Cette propagande s'est nourrie pendant un certain temps des thèmes économiques, créant l'illusion que la bande de Rafsandjani allait réformer l'économie iranienne et la faire sortir de la crise profonde qu'elle connaît depuis l'avènement du régime islamiste. Que cette économie souffre avant tout du système de prébende institué par le régime théocratique, et dont la bande à Rafsandjani est un des premiers bénéficiaires, ne semblait pas digne d'être relevé par ceux qui s'étaient fait les porte-parole de sa propagande.

Maintenant c'est le tour de la fille de M. Rafsandjani d'occuper le devant de la scène pour nous délecter de ses talents. Cette dame, qui est un pur produit du régime islamiste et dont l'existence politique n'est que le reflet des prérogatives de son mollah de père et que votre "envoyée spéciale" a le culot de décrire comme "la jeune et courageuse députée de Téhéran", s'est auto-proclamée depuis quelque temps porte-parole des femmes iraniennes, définissant ainsi sa part du butin révolutionnaire. Elle a pris la précaution de se trouver quelques complices qu'elle entretient à coups de papier subventionné, leur permettant d'étaler leurs idées dans les kiosques.

Votre "envoyée spéciale" prête sa plume à cette faction des islamistes de sexe féminin qu'elle nous présente comme des féministes luttant pour les droits des femmes, se trouvant de ce fait en butte aux attaques des traditionalistes! Les maigres trophées de ces dames se limitent à huit places dans le parlement islamiste, qui leur ont été gracieusement concédées par leurs homologues de sexe masculin, ainsi qu'à quelques postes de sous-chef dans l'administration; en revanche, elles nous promettent une relecture féministe du Coran qu'elles nous annoncent révolutionnaire!

En attendant ces hauts faits à venir, je vous fais remarquer que la situation des femmes iraniennes est l'une des pires au monde, que celle-ci est en majeure partie une conséquence directe de l'application de la charia et que le grand problème de la société iranienne est la confiscation du pouvoir par les islamistes et l'application des lois religieuses par eux. Que ces lois soient appliquées par des islamistes de sexe masculin ou féminin ne change pas grand-chose à l'affaire. D'ailleurs ni Faezeh Rafsandjani ni aucune des femmes citées par votre "envoyée spéciale" ne mettent en question la primauté de la charia sur les lois civiles. Dans ce cas, les opposer, comme le fait votre "envoyée spéciale", aux "traditionalistes" relève de la tromperie. Si ces "traditionalistes" n'avaient pas confisqué le pouvoir en Iran et mené l’asservissement des femmes iraniennes, ni la fille de leur président ni aucune de ses médiocres complices n'auraient pu se faire passer pour les défenseurs des droits des femmes écrasées sous le joug de la charia.

Enfin deux mots sur la sympathie que votre mensuel montre de temps en temps pour le régime islamiste iranien et ses créatures, au point de leur ouvrir si largement ses colonnes. Votre tiers-mondisme ne suffit pas à justifier une telle attitude, colporter la propagande d'un régime théocratique requiert une grande insensibilité au mensonge et aux souffrances de ceux et celles qui subissent un tel régime, pensez-y avant de publier des articles si inexacts quant aux faits et si bas quant à l'inspiration.

1 Envoyé au "Monde diplomatique" en réaction à un article paru dans le numéro du novembre 1996 de ce mensuel.