Est-ce bien raisonnable d'être si raisonnable?1

L'augmentation de la pression internationale sur la République islamique d'Iran (R.I.I.) laisse entrevoir une possible évolution de l'affaire Rushdie. Une telle perspective peut en soi paraître encourageante, encore faut-il savoir de quel genre est cette évolution et vers quel sorte de dénouement elle nous porte. La presse, tant iranienne qu'occidentale, parle de trois conditions posées par l'Europe, qui à défaut d'obtenir une annulation pure et simple de la fatwa, espère écarter ainsi le danger qui plane depuis cinq ans sur la vie de l'écrivain britannique et sauver le symbole de la liberté d'expression en évitant la discussion sur cette liberté elle-même.

On a beaucoup disserté sur la validité juridique de la fatwa de Khomeyni; cette discussion a eu l'avantage de montrer les bases fragiles de ce décret mais aussi d'éclairer le dilemme qui s'impose à tous ceux qui la tiennent pour imprescriptible. Ou bien cette fatwa s'inscrit dans la logique classique du droit canon chi'ite, auquel cas elle est automatiquement abrogée avec la mort de Khomeyni; ou bien elle dépend de la logique juridique de l'État islamique créé par les mollahs et dans ce cas elle peut être abrogée par Khameinei qui est le successeur de Khomeyni et qui jouit des mêmes prérogatives juridiques et politiques que son prédécesseur. Renoncer à demander l'annulation pure et simple de la fatwa est le plus grand avantage qu'on puisse concéder aux mollahs, mais on nous dit que cette concession trouvera sa contrepartie dans la satisfaction de nouvelles demandes, plus pragmatiques, adressées à ces derniers. Quelles sont ces conditions?

En premier lieu on demanderait au gouvernement iranien de se désolidariser de la fatwa, vraisemblablement dans le but de retirer à ce décret sa garantie d'exécution, le rendant donc inapplicable et par la même inoffensif. Mais loin d'être une épreuve, cette demande correspond exactement à la principale excuse avancée jusqu'à maintenant par le gouvernement islamique. En fait, aussi surprenant que cela puisse paraître, le régime islamique, qui est né d'une idéologie religieuse, tire sa légitimité de la religion, correspond au monopole du pouvoir par l'élite religieuse et clame à qui veut bien l'entendre qu'en Islam religion et politique ne se distinguent pas, revendique l'exception dès qu'il s'agit de l'affaire Rushdie. Pourquoi? Parce qu'une fois cette incohérence acceptée par ses interlocuteurs, le régime pourra exclure l'affaire Rushdie de la liste de ses différends avec les pays occidentaux tout en maintenant le principe de la fatwa dans l'espoir de jours meilleurs où un mois d'août bien calme, des élections imminentes ou un contrat juteux sur le point d'être conclu permettront de reprendre le travail là où il a été interrompu. En somme les mollahs ont de très bonnes raisons d'avancer une telle excuse, mais est-ce que les Occidentaux en ont autant pour l'accepter?

On demanderait au gouvernement de la R.I.I. de ne payer aucune prime à l'éventuel assassin de Rushdie. Sur ce point encore la R.I.I. a beau jeu, car ce n'est pas le gouvernement islamique qui a promis une prime. Celle-ci a été promise par l'un des prébendiers de ce gouvernement, agissant comme nombre de ses homologues au sein d'une de ces multiples "fondations caritatives" qui se partagent les dépouilles de l'économie iranienne. Ces fondations doivent naturellement leur existence à la dégradation de l'État et leur vie à l'équilibre du pouvoir entre les clans qui gouvernent l'Iran, se partageant à tour de rôle l'étiquette de "modéré" ou "pragmatique". Ce flou sur les frontières du public et du privé permet aux gouvernants iraniens de rester constamment en lévitation entre l'officiel et l'officieux et de manœuvrer au gré de la situation. Dans ces conditions, demander aux mollahs de prendre leur distance avec l'association "15 khordad" équivaut à avaliser leur double langage et à admettre leur excuse la plus éculée. Pourrait-on qualifier cela de progrès?

Enfin, on exigerait que le gouvernement de la R.I.I. renonce officiellement à envoyer des tueurs pour exécuter la sentence de Khomeyni. Mais il faut d'abord se demander si ce gouvernement a jamais reconnu avoir fait tuer quiconque en dehors de l'Iran. Il est de notoriété publique que depuis la prise de pouvoir par les mollahs, des dizaines d'opposants ont trouvé la mort par les soins des services secrets iraniens, services qui font parfois sous-traiter leur besogne. Vu ces précédents, quelle serait la valeur d'un engagement pris par les mollahs de n'envoyer aucun tueur pour exécuter Rushdie? Ce d'autant plus qu'ils ont une longue expérience des affaires politico-judiciaires finissant par se résoudre par consentement mutuel.

Enfin, et comme pour remédier aux faiblesses des exigences énumérées, on nous parle de garanties. On doute qu'une simple déclaration sur l'honneur suffise, si solennelle soit-elle. Mais si, dans les autres cas le problème paraissait mal posé, dans ce dernier il est insoluble. Au fond, quelle garantie peut être satisfaisante quand il s'agit de la vie d'un homme? Quand il s'agit de quelque chose qui, une fois ôté, serait définitivement perdu et ne saurait être remplacé à l'identique? Les anciens avaient trouvé la solution à leur manière réaliste et fruste, dans un échange d'otages, qui, à défaut de donner une garantie totale, leur paraissait le moyen le plus efficace pour établir un équilibre de dissuasion et le cas échéant un équilibre de vengeance; car il ne faut pas oublier que ladite méthode avait aussi quelques imperfections. Mais qui de nos jours se permettrait de raisonner de manière aussi cynique et d'adopter de tels moyens, sinon les islamistes eux-mêmes qui ont l'habitude de se servir en otages dès que l'envie les prend?

Les Occidentaux, en demandant une garantie pour la vie de Rushdie tout en renonçant à l'annulation de la fatwa, se mettent dans une situation des plus difficiles, car ils demandent un avantage que le gouvernement iranien ne pourra ni ne voudra leur donner, et à supposer qu'ils l'obtiennent ils ne sauraient jamais le gérer. Si la volonté européenne est suffisante pour obtenir une garantie digne de ce nom, donc pour brandir la menace de représailles crédibles dans le cas de l'assassinat de Rushdie, elle sera largement suffisante pour faire retirer la fatwa dès maintenant, et, si ce n'est pas le cas, il ne sert à rien d'essayer d'intimider les mollahs avec des propos de notaire.

Un dernier mot pour conclure. Il est surprenant que personne ne parle du sort de ceux qui ont facilité la diffusion de l'œuvre de Rushdie ou qui ont pris sa défense. Que Rushdie lui-même ne le fasse, cela pourrait se comprendre, il est sous grande pression depuis cinq ans. Mais est-ce que les autres ont oublié que la menace a été mise à exécution à l'encontre de deux traducteurs et d'un éditeur et qu'elle a été promise à beaucoup d'autres, y compris les Iraniens qui ont pris la défense du romancier? Que doivent-ils faire, seront-ils couverts par la garantie magique qu'on compte arracher aux mollahs ou doivent-ils se contenter de la miséricorde d'Allah?

1 Envoyé au journal "Le Monde" en juin 1995, à l'occasion des pourparlers engagés par la Communauté Européenne avec la R.I.I. pour mettre fin à l'affaire Rushdie.